Le fantme Zweig

Francis Huster tait en Isral. Loccasion de discuter thtre, littrature mais aussi sionisme et judasme avec un des acteurs les plus talentueux de sa gnration, qui se rvle aussi tre grand philosophe

Costume noir, sobre et lgant comme son habitude. Sur scne, une petite table ronde recouverte dune nappe blanche mal repasse, deux chaises en bois rudimentaires et Francis Huster. La mise en scne de Steve Suissa est dune simplicit puissante. Mais lorsque lacteur de 68 ans dbute son monologue, on comprend quil na gure besoin de plus. Une heure et demi durant, il a su captiver la salle. Ce fut une ovation pour Francis Huster qui tait comme possd par le fantme de Stefan Zweig.

Francis Huster
Francis HusterChristine Renaudie

On ne le prsente plus. Metteur en scne, ralisateur et scnariste, chevalier de la Lgion dhonneur et commandeur de lordre national du Mrite ainsi que de lordre des Arts et des Lettres, Francis Huster est aussi – et restera toujours – Juste Leblanc.

À Tel Aviv le 19 juin dernier, Francis Huster (et Stefan Zweig) ont fait salle comble. Dans lauditorium du thtre Bet Hachayal, il y a tous les ges. « Cest une fiert immense davoir pu faire entendre la parole de Zweig chez lui, Tel Aviv, et je pense quil a un grand chemin faire ici », confie Francis Huster en sortant de scne.

Pour Francis Huster venir jouer Stefan Zweig en Isral, cest lui rendre sa dignit. « Aprs avoir crit LEnigme Zweig, jai compris quil fallait que lon ramne son fantme chez lui en Isral. Stefan Zweig na pas compris de son vivant, il na compris que dans la mort », assure Francis Huster.

Les parents de Zweig se sont installs Vienne pensant fuir lantismitisme russe, et le jeune Stefan a t duqu en vritable bourgeois autrichien lac. Celui qui ne voulait pas que lon sache quil tait Juif va prendre conscience de la folie du nazisme, beaucoup trop tard. Le suicide de Zweig, Francis Huster en est persuad, tait lacte de culpabilit ultime dun homme qui na pas su ragir lorsquil le fallait.

Steve Suissa (à gauche) met en scène Francis Huster
Steve Suissa (à gauche) met en scène Francis HusterChristine Renaudie

Un juste parmi les justes

Ainsi, entendre Francis Huster rpter que Stefan Zweig est un « juste parmi les justes » peut scandaliser. Cet honneur nest-il pas rserv ceux qui ont mis leur vie en danger pour sauver des Juifs ? « À limage dEmile Zola ou de Victor Hugo, lorsque lon est un miroir et que lon dnonce une ralit, on mrite dtre un juste parmi les justes », assure Francis Huster.

« Lart de Stefan Zweig a t de crer des personnages qui transcendent et transforment la vie humaine. Stefan Zweig mrite dtre juste parmi les justes car on ne peut pas entrer dans son uvre sans en sortir meilleur. Si Isral avait exist lpoque de Zweig, son attitude aurait t trs diffrente, jen suis persuad », explique lacteur.

Isral justement, un pays que Francis Huster considre comme un corps humain, avec un cur qui bat Jrusalem et une tte qui se promne dans le monde entier. « Isral et les Juifs ne font quun. Quand un Juif revient en Isral, il revient sa vrit. Moi ma vrit cest le thtre. Le thtre cest un combat avec des armes qui sont des mots et des soldats du courage qui sont des potes, et qui dfendent Isral et ses valeurs dans le sens dun progrs pour lHomme. Voil pourquoi Zweig a sa place en Isral ».

Faire battre le cur dIsral

Francis Huster est sioniste. Issu dune famille juive polonaise dont une grande partie a t extermine Auschwitz aprs avoir fui les pogroms russes, il est n et a grandi en France. Pour la petite anecdote : ses grands-parents maternels avaient deux alls simples sur le Titanic. Mais le matin du dpart, « grand-mre Czjabaum » annonce son mari quelle est enceinte et ce dernier juge plus prudent de rester quai

« Si Isral venait disparaitre, ce serait la mort des Juifs du monde entier », estime-t-il. « Il faut dfendre ce cur, le faire battre, et il ne peut battre que si Isral est respect, aim, discut et contest trs certainement, la haine aprs tout est aussi une forme damour ».

Car la dfense de Francis Huster se veut non-agressive, comprhensive. « On ne peut pas employer la haine pour lutter contre la haine, au contraire il faut employer lamour, et mon amour moi, cest lart ».

Voil aussi pourquoi jouer Amok en Isral avait une dimension doublement symbolique pour lacteur. En ramenant Stefan Zweig en Isral, Francis Huster dit avoir pos la premire pierre de la construction dun pont entre les cultures. « Zweig cest la premire tape vers la cration dun festival du thtre ici en Isral », confie-t-il.

Crer un lien

« Amok cest la folie selon Stefan Zweig, mais a veut aussi dire profond en hbreu », explique Steve Suissa, ami et metteur en scne de Francis Huster. A eux deux, ils portent le projet – un peu fou – de crer une sorte de festival dAvignon en Isral. « Ctait un premier pas fou que de produire cet vnement en Isral afin dtablir un pont entre les cultures et de susciter lenvie dautres artistes de venir partager des motions avec nous sur scne », poursuit Steve Suissa.

« Nous voulons faire venir des troupes de France en Isral pour jouer des chefs-duvre. Je ressens le besoin, comme toute la communaut franaise dIsral mon avis, de montrer que le lien culturel nest pas coup entre les deux pays », dveloppe Francis Huster. « Si nous arrivons crer un festival du thtre aujourdhui, dans dix ans, ce sont nos enfants, Juifs, Israliens, Franais qui joueront en franais de grandes pices de thtre en Isral », ajoute lacteur visionnaire.

Les deux acolytes sont passs outre les critiques moqueuses de leur entourage qui ne croyait pas ce projet, et qui leur a mme conseill de ne pas « prendre la tte des Israliens avec des textes beaucoup trop compliqus » mais plutt daller jouer des comdies de boulevard Tel Aviv. Ils ont eu raison.

« La symbolique est extrmement forte. Ramener Zweig ici, met rellement en valeur lAmok du personnage. Car il en fallait de la folie pour mettre en scne pareil texte en Isral. Mais quel succs », dclare une spectatrice en sortant du thtre.

« Bton de Moise »

Ni Steve Suissa ni Francis Huster ne sattendaient pareil succs. A les couter, ils se doutaient quil y aurait un lan de sympathie mais pas que les cinq reprsentations se joueraient devant des salles pleines craquer. La prochaine tape, selon eux, sera donc de revenir en Isral avec La Mgre Apprivoise de William Shakespeare et Le Cid de Pierre Corneille, de peut-tre monter une troupe dacteurs connus et inconnus et pourquoi pas de faire jouer Israliens et Palestiniens ensemble, sur une mme scne.

« Aujourdhui, Steve Suissa et moi, nous tenons un bton de Moise entre nos mains avec le texte dun des trois auteurs juifs les plus lus dans le monde. Si nous russissons nous frayer un chemin et btir un pont pour monter ce festival alors nous aurons fait notre devoir », conclu Francis Huster.