La Littrature Dans La Peau

Lun des crivains israliens les plus traduits au monde est une femme. Prix Femina tranger en 2014, Zeruya Shalev a accord ESSENCE un entretien o elle voque son prochain roman et se confie sur ses sources dinspiration et sur lavenir du livre

ESSENCE : Quavez vous ressenti en obtenant le prestigieux prix Femina tranger en novembre dernier avec votre roman « Ce qui reste de nos vies » ?

Zeruya Shalev : Du bonheur et une grande fiert. Non seulement comme crivain, mais aussi comme Isralienne. Je sais quel point lt dernier a t douloureux pour les Juifs franais. Le climat tait trs lourd avec les manifestations anti-israliennes pendant la guerre de Gaza. En recevant ce prix, jai pens non seulement moi-mme et mon livre, mais aussi mon pays. Bien sr, obtenir une telle distinction, la suite de tant dauteurs fabuleux, est un immense honneur et jai parfois du mal raliser. Je suis venue Paris deux mois avant la remise du Femina pour la sortie du livre en France, et jai donn plusieurs interviews. À lpoque, javais dj ressenti une chaleur particulire de la part des journalistes et du public. Jai vu quils apprciaient le style de louvrage. En Isral et ailleurs, on me parlait surtout de lintrigue du roman. Mais en France, les gens se sont intresss laspect littraire. Ctait dj une immense satisfaction. Elle sest dcuple deux mois plus tard.

Avez-vous plus de pression aujourdhui ?

Pas vraiment. Lendroit depuis lequel jcris est comme spar du monde extrieur. Jai le sentiment que cest un endroit trs humble et trs pur. Cest de l que me vient linspiration, non de lattente dune quelconque rcompense. Tout est trs naturel, rien ne peut atteindre ce lieu. Ni les checs, ni les grands succs.

Votre dernier livre vient dtre publi en hbreu. De quoi sagit-il ?

Cest un roman qui sintitule « Douleur » (Keev en hbreu) et dont le personnage principal est une femme de 45 ans, directrice dcole. Elle est beaucoup plus sre delle-mme que mes prcdents personnages fminins. 10 ans avant lhistoire, elle a t blesse dans un attentat, tout comme moi (Zeruya Shalev montre un endroit derrire la vitre du caf o nous nous trouvons). Ctait juste l, vous voyez ? Le bus roulait et il a explos, une cinquantaine de mtres dici Mon personnage principal a elle t grivement bless. Longtemps aprs sa gurison, sa douleur se rveille de faon soudaine. Au mme moment, elle rencontre par hasard son premier amour, quelle a quitt de manire brutale prs de 30 ans auparavant. Jai voulu aborder la question de la seconde chance, la possibilit de redevenir jeune, de retomber amoureux. Ce livre parle de deux traumatismes : celui de lattentat et celui de labandon. Vient alors la question fondamentale de savoir ce qui est le plus important : le pass ou le prsent. Mon personnage doit dcider si elle veut renouer avec cet amour ou si elle doit rester fidle ses choix de vie. Elle fait face un conflit immense. Cest comme une explosion.

Quelle part de vous-mme faites-vous figurer dans vos ouvrages ?

"Je dois obéir aux règles du livre, aux tempéraments des personnages."Dudu Becher

Ce nest pas une part, cest moi toute entire ! Je rentre dans la peau de mes personnages mme si je nai pas vcu leurs expriences. Ils font partie de moi. Que ce soit un homme comme Avner dans
« Ce qui ne reste de nos vies » ou Hemda, une femme agonisante. Si vous minterrogez sur les lments autobiographiques, je dirais que je men sers uniquement des annes aprs, une fois que les expriences ne mappartiennent plus vraiment. Cest seulement ce moment que je peux me mettre les dcrire. Quand le feu brle encore en moi, a ne mintresse pas. Dabord, parce que je ne conois pas lcriture comme une thrapie, mais comme un travail exigeant. Et puis, je nai pas envie dcrire sur moi-mme. Cest beaucoup plus stimulant de crer une situation nouvelle ou de relier certains sentiments des personnages compltement diffrents. Cest un processus trs long. Parfois, a peut prendre plus de 10 ans.

Cette faon de simprgner de vos personnages se retrouve aussi dans votre style

Je pntre leur conscience, cest de l que jcris. Il y a des dialogues, mais ils sont mls un flot de penses, si bien quil est parfois impossible de distinguer entre les deux. Je ne fais pas a pour compliquer la tche des lecteurs, mais pour tre aussi authentique que possible. Je ne cherche pas faire de raccourcis quand il sagit de mes personnages, mme si cest parfois trs triste. Il marrive de fondre en larmes devant mon clavier, car jai tellement de piti pour un personnage et sa souffrance. Et je souffre avec lui, mais je ne peux rien y faire. Je me souviens dun jour o mon fils est rentr de lcole et ma vu pleurer. Il a eu trs peur. Il pensait que quelque chose de grave venait de se produire. Je lui ai dit : « Non, il ne sest rien pass. Cest juste la femme de mon livre, elle est si misrable. » Il ma rpondu : « Mais tu es lauteur ! Tu peux la rendre heureuse. Pourquoi ncris-tu pas que tous ses problmes sont rgls ? » Ce ntait pas simple de lui expliquer que le fait dtre crivain ne vous autorise pas faire ce que vous voulez. Je dois obir aux rgles du livre, aux tempraments des personnages, leurs ralits psychologiques. Jai conscience que ce nest pas toujours facile pour les lecteurs.

Le fait que les jeunes gnrations lisent de moins en moins vous inquite-t-il ?

Jtais inquite pour mes propres enfants. Ma fille lit depuis toujours, mais mon fils sest longtemps dsintress. Maintenant quil a 19 ans et quil est larme, il sy est mis. a ma surpris et a me rend plus optimiste pour les autres adolescents. Sils ne lisent pas beaucoup quand ils sont trs jeunes, peut-tre se lassent-ils de leurs portables et de leurs tablettes en grandissant. Cela dit, je ne peux pas nier le problme. Cest sr quil est plus facile de jouer des jeux ou de regarder des sries. Mais on peut aussi lire sur un iPad ou un Kindle.

Comment se droulent vos journes dcriture ?

Avec deux enfants la maison, je suis compltement dpendante du systme ducatif ! Je commence gnralement vers 8h et marrte 16h, lorsque mon plus jeune fils rentre de lcole ou quand je vais le chercher. Je ncris pas la nuit moins davoir une urgence particulire. La premire anne de prparation dun roman, je prends mon temps, je ne me prcipite pas. Il y a toutefois des facteurs externes. tre un auteur succs est videmment une bndiction, mais peut aussi perturber lcriture. Comme je voyage beaucoup ltranger, il est trs difficile de garder une routine. On dit, au sujet de la Torah que si on labandonne un jour, elle vous abandonnera deux jours. Avec la littrature, cest pareil : si je laisse tomber mon livre une semaine, il me laissera tomber deux semaines et jaurai d mal my replonger.

"L’endroit depuis lequel j’écris est comme séparé du monde extérieur."Dudu Becher