Entre Paris Et Tel Aviv

Riff Cohen, lartiste isralienne qui chante aussi bien en franais quen hbreu, sapprte sortir son deuxime album. Elle garantit un mlange encore plus intense entre musique urbaine et orientale

Elle lance un sourire discret aux clients et la serveuse, commande un jus de carottes au bar, puis sinstalle la terrasse dun caf italien, o elle a visiblement ses habitudes. Dans le quartier bohme de Neve Tsedek Tel Aviv, Riff Cohen semble tre dans son lment. Pourtant, cest de lautre ct de la Mditerrane que la chanteuse isralienne sest fait connatre du grand public en 2011 – plus prcisment « Paris », titre de son premier album et de sa chanson phare.

Aprs une tourne europenne de neuf mois, la jeune trentenaire a dcid de retourner vivre en Isral avec son mari. Un choix qui sest impos Riff alors quelle prpare actuellement la sortie de son prochain opus. « On est encore en train de travailler », confie-t-elle. « Je dis on, mais en ralit, je fais tout toute seule. Cest un projet compltement indpendant. » Lalbum, promet-elle, sera bilingue, avec des chansons en hbreu et en franais.

Deux langues indissociables de lidentit mme de Riff Cohen. Sa mre, une Franaise juive ne en Algrie, a habit dans son enfance Nice, tandis que son pre, un Isralien dorigine tunisienne, a pass sa jeunesse dans le quartier dAdjami, Jaffa. Riff, qui a appris la langue de Molire ds le plus jeune ge, a elle grandi dans la banlieue chic de Ramat Aviv Guimmel, au nord de Tel Aviv. « Mais l o je me sens vraiment la maison, cest Jrusalem », ajoute-t-elle, prcisant quelle y a vcu deux ans.

Avec sa mre, Patricia-Orie Cohen, Riff forme un binme insparable depuis le dbut de sa carrire : Patricia compose les paroles des chansons que sa fille met en musique. « Ma mre a un talent immense pour crire des textes harmoniques avec des mots apaisants et positifs, qui tmoignent dune grande ouverture desprit sur le monde. Pour moi, cest un gnie »,
senthousiasme lartiste. Pour le nouvel album, la collaboration devrait se poursuivre, mme si Riff avoue avoir aussi inclus des textes
« plus personnels. »

Retour lindpendance

Alors quelle travaille de manire totalement indpendante, Riff Cohen doit souvent jongler entre les rles. « Je chante et je joue du piano, de la basse et de la guitare, mais je dois aussi tre mon manager et moccuper de la distribution. a prend un temps considrable. »

Le succs du clip « À Paris » (qui totalise ce jour plus de 2 millions de vues sur YouTube) et de lalbum qui avait suivi lui avait permis de signer un contrat chez Universal en 2012. Mais la collaboration na pas survcu. « Aujourdhui, 90 % des artistes se produisent en dehors des maisons de disque », analyse, lucide, la chanteuse. « Cest un march qui change tellement quil faut penser trois coups en avance chaque fois quon agit. Pour moi, ctait un rve de signer avec un grand label. Jai grandi dans les annes 1990 et ctait comme a que tout le monde travaillait lpoque. Mais sait-on jamais. Peut-tre que le deuxime album va aussi intresser une major. Je nai bien sr rien contre. »

Le succs de Riff Cohen tient en grande partie loriginalit et lexcentricit de son style musical. Un style quelle se plat qualifier d « urban-oriental-trash. » « Quand ils minvitent, les organisateurs de festivals ne savent jamais sous quelle appellation me classer, si cest de la world music ou bien du rock », samuse t-elle. « Je crois que ces dfinitions doivent voluer. Tout commence se mlanger. »

Un mlange culturel et musical

Profondment attache ses racines nord-africaines, Riff a dcouvert, lorsquelle vivait en France, les rythmes berbres, la musique gnaoua et le ra, notamment travers la chanteuse algrienne Cheikha Rabia. Une influence qui se retrouve abondamment travers son uvre, au milieu dautres sonorits plus pops et colores, quelle compose principalement sur ordinateur. « Ce mlange est trs naturel pour moi. Si je faisais du rock pur, ce ne serait pas conforme qui je suis. Bien sr, je pourrais faire une sorte de musique british, mais ce ne serait pas vraiment moi. Jhabite dans un pays mditerranen, o lon vit dans tellement de cultures diffrentes. Rendez-vous compte, il y en a plus de 70 en Isral ! »

Cest aussi un lien temporel que sefforce de tisser Riff Cohen en crant des passerelles entre les diffrents membres de sa propre famille. « Le rapport entre nos grands-parents, qui ont pass toute leur vie en Afrique du Nord, les gnrations arrives en Isral et celles qui sont nes ici et ont eu une ducation occidentale sont complexes », estime-t-elle. « Mon pre, par exemple, ntait pas fier de ses propres parents. Il ne les trouvait pas assez modernes, eux qui venaient de Djerba. Il en avait presque honte. »

Au contraire, Riff nhsite pas faire appel sa grand-mre pour obtenir des conseils dans sa vie quotidienne. « Elle me donne ses recettes pour les questions de couple, pour la nourriture ou pour lhygine. Tout tait naturel son poque. Elle vivait dans un monde 100 % bio, o il ny avait pas de savon, de verres ou dlectricit ! »

En filigrane, cest une critique de certains aspects du monde moderne qui se dgage du discours de la chanteuse. « Quand je vivais Paris, jtais choque par le nombre de personnes qui prenaient des cachets contre la dpression ou par le nombre de divorces. Et puis, ce culte de largent Comme si les vies humaines navaient plus la moindre importance. »

Les artistes israliens, ambassadeurs malgr eux

Cette gnration urbaine, qui refuse de « cacher ses racines sous le tapis », est trs reprsente en Isral, creuset dinnombrables cultures. Riff Cohen a dailleurs souvent t qualifie, son corps dfendant, de tsarfokat, un terme argotique qui dsigne les Marocains francophones.

Lorsquils se produisent ltranger, les artistes israliens sont toutefois confronts des thmatiques bien diffrentes. Menacs de boycott, soumis dintenses pressions, ils se retrouvent frquemment dans des situations dlicates. Lt dernier, lors de lopration Bordure protectrice dans la bande de Gaza, Riff a t contrainte dannuler 9 concerts en Turquie. Elle est cense y retourner prochainement, mais elle hsite encore, bien quil sagisse dun de ses publics favoris.

« Cest sr que cest compliqu dtre un chanteur isralien dans de nombreux endroits aujourdhui », regrette lartiste. « Mais cest la seule chose qui nous reste pour mettre en contact des cultures diffrentes, pour les runir le temps dun concert. » Le discours de Riff Cohen ne se veut pas politique, mais il parle de tolrance et de coexistence.

Issue dune famille juive traditionnaliste, respectant le shabbat, Riff pense avoir beaucoup partager avec les croyants dautres religions. Un dialogue quelle mne au quotidien en Isral. « Ici, je peux avoir une copine palestinienne religieuse. Je nai pas besoin quelle soit athe pour discuter avec elle. Cest beaucoup plus dur de trouver a en France. »

Concentre sur ses projets actuels, Riff Cohen se veut confiante quant lavenir sans pour autant simposer de pression inutile. « Normalement, on dit que le deuxime album est le plus difficile. Mais je ne men fais pas trop. Si a ne marche pas, on fera le troisime ! »

Riff Cohen s’apprête à sortir son deuxième albumHila Vugman