A l'assaut du monde

Fauda, la série phénomène israélienne est désormais diffusée sur Netflix dans 130 pays. Co-créateur et acteur principal, Lior Raz, fait une courte pause pour parler de ses projets

Quelques heures seulement avant de prendre l’avion en direction de Los Angeles où il assistera à la grande première de Fauda, Lior Raz déguste un Schnitzel-purée tranquillement installé à la terrasse d’un café de quartier. Co-créateur de la série – avec le journaliste et spécialiste des affaires arabes – Avi Issacharoff, il en est aussi l’acteur principal. L’homme reste très pragmatique : « je profite, car on ne sait jamais, tout ça peut s’arrêter ».

Ohad Romano

Lior Raz est né et a grandi à Maale Adumim, près de Jérusalem. Après un service militaire dans une unité combattante d’élite, il part aux Etats-Unis et devient le garde du corps d’Arnold Schwarzenegger. De retour en Israël, il prend des cours d’art dramatique et débute sa carrière au théâtre. Il se fait connaitre du grand public grâce à des rôles dans une dizaine de séries israéliennes à succès et fait ses premiers pas au cinéma avant de voir sa carrière exploser avec la diffusion de Fauda.

Fauda (Chaos en arabe) présente une histoire peu racontée du conflit israélo-palestinien. Celle de soldats d’élite du commando israélien Mista’arvim qui opèrent, infiltrés, au cœur des territoires palestiniens. La série, sortie en 2015 en Israël, a provoqué un véritable raz-de-marée médiatique chez les Israéliens comme chez les Palestiniens. Avec ses dialogues en hébreu et en arabe, filmée en caméra unique, la série plonge dans l’univers trouble d’agents israéliens qui finissent par se perdre psychologiquement et font voler en éclat les repères figés de deux mondes cloisonnés.

« Depuis le début, nous avons pris le parti de montrer que les méchants ne sont pas que des méchants et que les gentils ne sont pas toujours gentils. Le terroriste a aussi une famille qu’il aime, et il arrive au bon soldat de mal agir », explique Lior Raz. « Avi et moi voulions montrer la complexité du conflit et la façon dont il s’imbrique dans nos vies ».

De la fiction à la réalité

Lior RazHaim yafim Barbalet

Si la série – portée par un scénario précis et incisif – est ultra-réaliste, elle n’en reste pas moins une fiction. « Bien sûr, elle est inspirée de nos expériences personnelles et de la réalité de la vie. Mais Fauda reste une série inventée », souligne Lior Raz. Si l’acteur insiste, c’est parce que la série a touché et fait réagir beaucoup de monde. « C’est une série qui parle de guerre, mais d'une guerre humaine ».

Une femme m’a confié un jour que c’était la première fois qu’elle ressentait de la compassion pour les Palestiniens. Ce matin, un Arabe israélien m’a demandé de prendre une photo avec lui parce qu’il a adoré la série », poursuit Lior Raz. « Fauda est une sorte de pont entre deux sociétés qui ne se côtoient presque jamais ».

De père irakien et de mère algérienne, l’acteur ne parlait que peu l’arabe avant d’apprendre parfaitement la langue pour les besoins du tournage. « Grâce à Fauda, beaucoup d’Israéliens ont eu envie d’apprendre l’arabe et je pense que c’est très bien ».

« Avi et moi sommes Israéliens et sionistes, et Fauda c’est notre histoire ainsi que celle d’une unité militaire israélienne. Mais le récit palestinien est pour nous tout aussi important : nous respectons beaucoup l’histoire et la culture palestinienne », explique encore cet ancien soldat d’élite.

Attaché à la France

Pour Lior Raz, la diffusion de Fauda sur Netflix n’est pas seulement un bond extraordinaire pour sa carrière, c’est aussi un moyen de transmettre un message. Il est persuadé que des gens du monde entier, surtout en Europe, se reconnaîtront dans la série. « Tout le monde souffre du terrorisme, de la peur du terrorisme, du manque de compréhension de l’autre et de l’impossibilité de se mélanger. Chacun s’enferme. Mais pour faire la paix, il faut se connaître ».

Comme beaucoup d’Israéliens, Lior Raz suit l’actualité française. Attaché à la France, pays dans lequel sa femme a vécu plusieurs années et où il voyage souvent, l’acteur espère que Fauda saura toucher un très large public. Il aimerait par ailleurs beaucoup produire une version française, qui suivrait cette fois-ci des agents infiltrés dans « ces quartiers où la police n’entre plus » et confie avoir déjà reçu plusieurs propositions européennes d’adaptation de la série. Il n’en dira pas plus. Déformation professionnelle ou superstition ? Lior Raz n’aime pas beaucoup parler de ses projets. Il finit en ce moment l’écriture de la deuxième saison de Fauda (qui sera également diffusée sur Netflix) et s’amuse de ma curiosité : « je veux bien t’en dire plus, mais je devrais te tuer après ».

S’il existe néanmoins un sujet sur lequel il aime s’attarder, c’est sa famille. Marié depuis près de dix ans à l’actrice israélienne Meital Barda (Kadosh, Kippur ou encore Policeman) et père de trois enfants, Lior Raz est catégorique : sa famille est la chose la plus importante qui soit.

Famille avant tout

Pas vraiment attiré par les mondanités, il avoue aimer sa vie privée et avoir les mêmes amis depuis l’école et l’armée. « Je ne suis plus un beau mec de 25 ans qui aime faire la fête », plaisante l'homme de 45 ans. « Je préfère être avec ma femme et mes enfants ». Lucide, ou pessimiste, Lior Raz voit la célébrité comme quelque chose d’éphémère. Il n’écarte pas de partir aux Etats-Unis pour « un an ou deux », mais pour le moment il reste en Israël. « Nous allons bientôt commencer à tourner la deuxième saison et je veux aussi faire la troisième ici ». 

S’il voyage souvent avec sa femme, il protège ses enfants. Même de sa propre série. « Je sais que beaucoup d’enfants ont vu Fauda, mais je ne trouve pas ça bien », affirme-t-il. Pour lui, protéger les enfants de la violence et des extrémismes, même s’ils font malheureusement partie de leur quotidien, est primordial.

« Mes filles ont six et huit ans, je ne veux pas les exposer à des scènes de violence, de drogue et de viol. Je les laisse regarder le club Mickey. Elles peuvent voir Mickey jusqu’à leurs dix ans et après, peut-être que je les laisserai regarder Barbapapa ».

Loin du personnage qu’il incarne dans la série, un commandant impulsif et égoïste, Lior Raz est un homme accompli, simple et généreux. « J’aime les gens. J’aime écouter leurs histoires, je suis très curieux ». Cependant timide, il confie son secret : « lorsque des personnes m’arrêtent dans la rue et me posent des questions, au bout de cinq minutes, c’est moi qui dirige l’interrogatoire », dit-il avec un sourire.

Son plaisir ultime : s’assoir avec les gens et les écouter parler. « J’aime savoir que ce que je fais touche et inspire le public ». Mais Lior Raz est aussi un homme engagé qui accorde beaucoup d’importance à la jeunesse. Volontaire au sein de l’association Hut Hameshulash, qui vient en aide aux adolescents vivant dans les rues de Jérusalem, il s’implique et soutient plusieurs de leurs projets.

Lior Raz a également participé au Projet Resisim, une organisation qui aide les soldats affectés par la guerre et leurs proches à raconter leur expérience. « Je trouve ce projet très important, car on parle souvent des soldats blessés physiquement au combat mais trop rarement de ceux qui ont été blessés psychologiquement », explique-t-il.

A l’image de Lior Raz, Fauda doit son succès à son intensité. Hasard de la vie, l’intégralité de la saison a été tournée à Kafr Qasem, un village arabe situé au centre d’Israël, pendant la guerre de Gaza en 2014. Des conditions de tournage difficiles, en particulier lorsque les acteurs viennent des communautés juive et musulmane. Mais le résultat vaut largement le sacrifice consenti, et ce ne sont pas les nouveaux millions de spectateurs qui diront le contraire.